Nuit de l'an neuf

décembre / janvier
carnets de bord croisés




Maureen : « en apparence rien, si ce n’est que je l’ai surpris en pleurs à son bureau. Il ne m’avait pas vu entrer dans sa cabine. J‘allais faire mon service. J’me suis sentie toute gênée. J’me suis décidée à repasser plus tard. Au moment où j’ tournais les talons, j’ai marché sur un objet. J’me suis baissée pour le ramasser. C’était une croix en bois, toute simple, du genre croix de communion. J’allais la poser sur le bureau à côté de lui, quand il a levé la tête. Ouh la la ! Qu’est ce que j’avais fait là ? un crime de lèse passager. Il m’a regardé d’un oeil mauvais, Il s’est mis en colère comme quelqu’un qui veut pas qu’on voit ce qu’il veut cacher, puis y m’a dit de me mêler de ce qui me regardait. Vous pensez, j’ai pas demandé mon reste. Mais au moment où j’allais franchir le pas de la porte, y m’a rappelé, s’est excusé sans me regarder et m’a laissé un pourboire, un de ces pourboires dis donc….. Y en a des qui pourraient prendre exemple.»
Bob : « vous m’intéressez de plus en plus la belle ….. »
Maureen : « Encore ! C’est de l’obsession chez vous ? …. N’empêche que c’est un type étrange, pas mal fait de sa personne mon Dieu, un peu sec par moment, dans la lune à d’autres, toujours seul……A l’heure qu’il est, il est sorti comme les autres se promener dans ce cloaque de Port-Saïd »
Bob : « la porte de l’orient, qu’on dit….. Je suis de service , sans quoi je serai bien descendu aussi »
Maureen : « Et bien moi pas ! Au milieu de tous ces mendiants, je préfère encore ma cabine. Parlez moi d’Alexandrie, de ses magasins, oui, mais Port-Saïd ……Mon passager par contre avait l’air très à l’aise, pas du tout incommodé par la chaleur et par les vendeurs de tout acabit qui attendait les passagers sur le quai. Il s’est frayé un passage entre les charrettes, les ânes, sans parler à personne et sans qu’aucun camelot ou mendiant ne se risquent seulement à l’embêter….. »
Bob : « Décidément, il vous a jeté un sort ou quoi ? Regardez plutôt de ce côté…… »
Maureen : « Mais quel pot de colle, vous alors ! Sûr que Monsieur Amer a vécu à l’étranger, ça se voit ! En Indochine. Je l’ai vu sur son passeport, en Afrique aussi. A part ça, rien ! »
Bob : « quoi rien ? »
Maureen : « Rien ! Il ne s’intéresse à personne. Encore que ! Je ne sais ps si je dois vous dire mais je l’ai vu se transfigurer l’autre jour sur le troisième pont. C’était ma pause. Transfigurer : le mot n’est pas trop fort, il m’a même fait peur. Je me suis même approchée de lui pour lui demander s’il allait bien. Il tremblait…. Quand j’ai regardé dans la direction où il regardait lui même, il m’a semblait qu’il suivait des yeux la femme de l’homme d’affaire, Noah. Mais je me suis peut-être trompée. Voilà que je vous en ai trop dit !Vous n’en parlerez à personne, Bob ?Bob : « Dans ce cas, vous savez ce qui vous reste à faire, ma belle : me sceller les lèvres dans un baiser fougueux et passionné. J’ai toujours pensé que les Irlandaises avaient un feu sous la glace»
Maureen : « On peut dire que vous avez de la suite dans les idées. Bon d’accord pour un baiser, mais pour la bagatelle, demandez plutôt à Luisa. Certes, elle a un peu de moustache, mais elle vous dévore des yeux, elle .... Ah Ah Ah ….. »
on a chargé à bord de grosses malles en cuir destinées au pont supérieur. Curieuse de ce nouveau passager, je gribouillais un de mes carnets accoudée au bastingage lorsque je l’ai aperçu. Le type au panama rôdait aux alentours, sans doute attiré par l’odeur de l’argent. Accueilli par le commandant, j’ai cru comprendre qu’Iskander occupe de hautes fonctions dans les chemins de fer égyptiens. Comme je passais devant eux pour me rendre au bar, il m’emboîta le pas quelques instants plus tard et proposa de m’offrir un verre, me demandant quels étaient mes projets pour la durée de l’escale.
Très cher Ami Noâh, 
Dès que vous aurez lu ce billet, que je vous fais remettre par le réceptionniste discrètement, soyez assez aimable de le détruire.
Le hasard veut que je sois descendue dans le même hôtel que vous et votre charmante épouse, j’en profite donc pour vous glisser ces quelques lignes, ce que je n’aurais pu faire sur le paquebot.
J’aurais préféré pouvoir vous rencontrer en tête à tête, mais il se trouve que, telle une épouse naïve et enfant bien élevée, Aube vous suit à la trace.
C’est bien de cela dont je veux vous entretenir. Soyez prudent. Je connais suffisamment les femmes pour avoir vécu et traversé bien des univers, et Aube n’est plus une enfant.
Vous connaissez sans doute ma passion pour le tarot divinatoire, or, je suis avertie d’un danger imminent pour une femme mariée, un adultère…
J’ai bien pensé à la jeune Jade mais elle n’est pas mariée or à part l’exalté qui tourne autour d’elle en poussant des grognements d’ours, Narcisse, je ne la vois pas s’enticher d’un homme marié. Quant à la grande Dame Mara, elle paraît vraiment très au-dessus de tout cela… Bien que … mais là, je dirais plutôt qu’elle chasse dans les bois du Diplomate, vous me comprenez, c’est plus de son rang.
Depuis le début de la traversée j’ai observé votre ravissante épouse, belle et fragile. Elle paraît transfigurée … Concevez-vous qu’elle puisse tomber amoureuse ? Je redoute ces femmes sorties tout droit du couvent des oiseaux, vierges à leur mariage, bonnes épouses et bonnes mères, qui d’un seul coup se trouvent confrontées à une passion. Vient l’heure de la découverte, du rayonnement et de l’embrasement. Ce sont des proies faciles pour l’homme en quête de pureté. C’est alors avec volupté qu’elles commettent l’irréparable. S’ensuit la lutte entre la chair et l’esprit … et le tour est joué ! Croyez-moi, ce sont les pires.
J’ai quelque idée sur l’homme en question. Vous devriez trouver facilement si vous vous postez en observateur : C’est un désespéré, Amer, mi-vertueux, mi-vierge, mais s’apprêtant à commettre l’un des plus graves sacrilèges qui puissent être pour un catholique. C’est ce qui attire les femmes. Un homme à sauver et tant de naïveté ! Le temps de se retourner et hop ! on est cocu ! Il vaut mieux être avisé. Vous connaissez le proverbe : un homme averti en vaut deux ! Il en va de votre sérénité et de la nôtre. Ne compromettons pas notre traversée ; il faut absolument que la bonne humeur continue de régner … Qui veut aller loin ménage sa monture, n’est-ce pas, alors redressez la barre pendant qu’il en est encore temps ! Croyez-moi ce genre de situation n'apporte rien de bon ! Alors de grâce, pendant qu'il en est encore temps, veillez sur votre épouse !
Une amie qui vous veut du bien.

Sol
(A titre tout à fait confidentiel, je vous envoie avec la lettre, une photo de ma collection personnelle).
Aube àLes côtes s'éloignent et je trouve enfin quelques instants pour vous écrire. Je ne sais quand vous recevrez cette lettre mais je ferai tout pour qu'elle vous parvienne. Notre départ a été si précipité que je n'ai pu vous dire adieu. La hâte avec laquelle nous avons dû faire nos bagages - je devrais dire mes bagages - car Noah a repoussé mon aide pour les siens - les mille et une choses à régler avant un départ dont je ne saisis pas bien les raisons mais dont je pressens l'urgence ne m'ont pas permis de trop réfléchir et de souffrir de cette situation. Partir pour quitter, partir est une rupture. Je m'étais persuadée qu'enfin Noah avait jeté l'ancre et que nous vieillirons ensemble au milieu d'un paysage familier et de notre cercle d'amis, si proches. Non, encore une fois, il faut tout laisser, se dépouiller de cette enveloppe des habitudes et des repères qui permettent de vivre simplement et nous avons levé l'ancre... Comme vous allez me manquer, ma bonne amie, nos promenades, nos lectures, nos visites, nos confidences et nos fous rires... J'ai rencontré et "subi" quelques uns des passagers avec lesquels nous partageons nos journées. Le croiriez vous ? Il y a parait-il une actrice connue. Elle peut être drôle par moment et si , comment dire, agaçante à d'autres... Noah papillonne. L'angoisse qui le rongeait lorsqu'il a décidé que nous partirions semble s'éloigner. Ses explications sur notre embarquement nécessaire pour ce pays inconnu ne m'ont pas convaincue. Nous allons refaire notre vie, elle sera plus belle, plus facile, plus douce... Comme j'aimerais le croire. Partir c'est renaître un peu. C'est aussi se trouver entre deux, deux espaces, deux aventures, deux sentiments...Transmettez à nos amis mes regrets et mon chagrin de ne plus les voir. Vous leur direz ma tristesse de ne plus être parmi vous. L'horizon est à perte de vue. Je vous serre sur mon coeur.
peinture frederique krzis-lorent d'après la femme à l'ombrelle (Monet 1886)
